Astérix contre Babar ou la fable du grand amiral et du capitaine de pédalo

Filant la métaphore marine, le story telling quinquennal de l’UMP nous présente cette fois-ci l’élection présidentielle comme un combat déséquilibré entre un virtuose de la navigation et un marin d’eau douce. Plus c’est gros, plus ça passe ?

A ma droite, le grand amiral qui tient courageusement la barre du grand bateau France en ces temps de tempête économique. A ma gauche, un « capitaine de pédalo », qui n’a jamais piloté le moindre navire.

A ma droite, Astérix, le Gaulois emblématique, courageux, malin et déterminé. A ma gauche, Babar, le roi des éléphants, le gentil marchand de rêves, qui raconte des histoires aux enfants pour les endormir.

A ma droite, l’un des grands de ce monde, qui claque la bise à Merkel, tape sur l’épaule d’Obama, dit « ta gueule » à Cameron. A ma gauche, le président du conseil général de Corrèze, qui a le numéro de portable du trésorier de l’amicale des boulistes de Tulle.

A ma droite, « le président ». A ma gauche, celui qui n’a pas la carrure pour l’être.

Le décor est planté, il a le mérite d’être simple, il faudra désormais le matraquer sur tous les tons pendant quelques mois pour le faire entrer dans la tête des Français.

Mais qui va croire à cette fable ?

Quel est au juste le CV du « grand amiral » ? Est-il doté a priori, par sa formation, ses connaissances ou ses compétences personnelles, d’une aptitude particulière à comprendre la crise économique et financière dans toute sa complexité et à trouver les bonnes stratégies pour la résoudre ? Bénéficie-t-il de ce profil de « technicien » que les marchés plébiscitent un peu partout en Europe ? A-t-il montré jusqu’ici des qualités de visionnaire, capable d’anticiper les événements ?

OK, même si ce ne peut pas être un avantage, on ne demande pas nécessairement à notre président d’être un cador en économie – d’autant que cette qualité peut parfois s’accompagner, bizarrement, d’une certaine « légèreté » sur le plan des mœurs. Il est sans doute très bien conseillé et entouré de spécialistes…

A commencer, logiquement, par son ministre de l’économie ?… Mauvaise pioche. Ministre des finances « par effraction » – après un gros caprice assorti d’un chantage à la démission pour coiffer sur le poteau son « ami » Bruno Le Maire, à l’évidence plus compétent pour le poste – François Baroin n’est pas un économiste de formation ni un politique aguerri taillé pour le gros temps. D’où ses récents dérapages nerveux à l’Assemblée dus à un évident surmenage. La mission est d’autant plus difficile pour lui qu’il ne maîtrise pas correctement la langue de Shakespeare, celle que l’on parle dans tous les sommets européens et autres G20, auxquels il est tenu d’assister du fait de sa fonction. Mettez-vous une seconde à sa place… Et pour couronner le tout, le Financial Times le classe 17e sur 19 dans son top des ministres des finances de l’Union européenne. Il y a des fois où la vie est vraiment trop cruelle.

Le pouvoir des conseillers

Bon, vous me direz, un ministre, c’est pour l’affichage. Ceux qui comptent, ce sont les conseillers de l’ombre, au premier rang desquels Xavier Musca, le secrétaire général de l’Elysée, dont Le Figaro nous dit que c’est en fait lui « le véritable homme-orchestre de la politique économique française, chargé de rassurer les marchés et de négocier avec l’Allemagne ». OK, cet énarque de l’inspection des finances, qui a fait l’essentiel de sa carrière à Bercy, doit en effet avoir quelques compétences en économie. Il a le profil de ces hauts fonctionnaires efficaces et dévoués dont s’entourent toutes les équipes au pouvoir et tous les présidents de la République. S’il est élu, François Hollande aura évidemment aussi le(s) sien(s).

Diplômé d’HEC et de l’Ena, auditeur de la cour des comptes, conseiller économique de l’Elysée sous François Mitterrand, François Hollande a d’ailleurs lui-même ce type de profil ainsi qu’une solide formation en économie. Face à un avocat de formation qui a échoué à Sciences Po, cela ne peut pas être un handicap par les temps qui courent… Et les Pierre Moscovici, les Michel Sapin et autres Jérôme Cahuzac, qui entourent le candidat socialiste, sont aussi des spécialistes des dossiers économiques et européens.

Il n’y a vraiment aucune raison objective de penser que François Hollande et ses équipes seraient moins compétents pour gérer la crise ou moins adaptés à la situation actuelle que le pouvoir en place. D’ailleurs, soyons réalistes : quelle sera la marge de manœuvre du président dans les trois années qui viennent ? Il n’aura d’autre choix que de respecter le calendrier fixé de réduction des déficits, c’est-à-dire de réduire les dépenses et d’augmenter les recettes. Qu’est-ce qui permettrait d’affirmer sérieusement que François Hollande ne serait pas capable de faire le job, c’est-à-dire de bien s’entourer, de fixer un cap et des directions, et de concilier efficacité et justice ?

Besoin de vacances ?

Non, le story telling ne résiste pas une seconde à l’analyse. C’est juste une nouvelle version sur-mesure du procès en légitimité que la droite n’en finira jamais de faire à la gauche. Et une tentative désespérée d’échapper à un bilan plus que mitigé.

Car quels sont au juste les résultats du grand amiral qui-tient-bon-la barre-et-tient-bon-le-vent en termes de réduction de la dette, d’équilibre budgétaire, de croissance, d’emploi, d’exportation ? Sa gestion du pays est-elle reconnue par les observateurs internationaux, les marchés ou les agences de notation comme particulièrement exemplaire ? La France va-t-elle sortir grandie de ce quinquennat sur le plan de la comparaison avec l’Allemagne et du leadership européen ? Va-t-on, grâce à notre président courageux, réussir à sauver notre fameux « triple A » ? Apparemment non, puisque la perte de ce label d’excellence, considérée il y a encore deux ou trois semaines comme une catastrophe nationale, ne serait finalement pas si grave que cela si l’on en croit la nouvelle analyse de l’Elysée et du gouvernement…

David Douillet, Nadine Morano, Christian Estrosi, Rachida Dati, Roselyne Bachelot, Claude Guéant, Brice Hortefeux, François Baroin… La dream team du président sortant est-elle vraiment irremplaçable ? Qui peut croire un seul instant que le PS ne serait pas capable de composer un casting soutenant la comparaison ? C’est une plaisanterie. Il suffit de jeter un coup d’œil à l’équipe de campagne du candidat socialiste pour voir que les prétendants légitimes aux différents postes ministériels les plus importants ne manquent pas. Pierre Moscovici, Michel Sapin, Manuel Valls, Jérôme Cahuzac, François Rebsamen, André Vallini, Marisol Touraine… Sans parler des autres candidats aux primaires (Martine Aubry, Arnaud Montebourg, Ségolène Royal), ni des autres poids lourds ou jeunes pousses du PS.

On peut convenir raisonnablement qu’au-delà de certains choix politiques, qui ne joueront réellement qu’à la marge, ce seront les mêmes types de profil qui seront en première ligne pour gérer la crise, les relations internationales, les finances publiques… Principale différence : les uns sont usés et fatigués par l’exercice du pouvoir et fortement impopulaires, et les autres, même s’ils ne suscitent pas pour l’instant l’enthousiasme des foules, ont envie de gouverner et de tenter de faire mieux que leurs prédécesseurs.

Qui peut prétendre aujourd’hui, après 24 sommets européens depuis 2008 – 24 séries de nuits blanches et de négociations épuisantes, pour sauver à chaque fois in extremis notre vieux continent de la catastrophe – que l’équipe en place n’a pas besoin de vacances ? L’alternance n’est-elle pas la respiration de la démocratie ?

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